Quand
j’y pense, c’est étonnant que Christian et moi soyons si proches. Nous n’avons
rien en commun. Christian est très sportif, il est grand, viril et musclé. Il est
le type même du beau mec qui fait craquer les filles. Je ne sais pas combien de
copines il a connu… Je les ai pratiquement toutes rencontrées, mais j’ai
renoncé à les compter.
De
mon côté, j’étais plutôt petit et malingre. Je cachais mon visage encore
enfantin derrière de grosses lunettes qui faisaient de moi une caricature de
l’intello, détesté au collège. J’en souffris énormément dans mon enfance. Inutile
de préciser à quel point les enfants peuvent parfois être cruels entre eux
J’étais
un garçon très solitaire. Même mes parents ne s’occupaient que peu de moi. Ils
n’avaient pas beaucoup de temps à me consacrer. Ils travaillaient tous les
deux, et les rares fois où nous étions ensemble à la maison, ils se disputaient.
Les
seules personnes qui semblaient un peu s’intéresser à moi étaient mes
professeurs, parce que j’étais plutôt doué en classe, mais peut-être aussi un
peu par pitié.
Ma
vie changea quand Christian est entré dans ma classe de sixième. Le professeur
nous le présenta comme un nouvel élève et le fit asseoir à côté de moi. Je fus
immédiatement impressionné, et un peu effrayé aussi, par sa taille. A lui seul,
il occupait pratiquement toute la table et ne me laissait qu’un tout petit espace
pour travailler. Le professeur m’expliqua que Christian avait quelques
difficultés scolaires, et qu’il comptait sur moi pour l’aider. Les premiers
jours, Christian ne m’adressa quasiment pas la parole.
Notre
amitié est curieusement née grâce à une interrogation écrite de maths.
Christian avait copié sur moi, et le professeur s’en était rendu compte. Il
vint nous voir en rendant les copies :
"Christian,
c’est très suspect que vos résultats se soient améliorés à ce point ! Je
crois que vous avez copié sur votre camarade, et je vais être obligé de vous mettre
un zéro !"
Je
ne sais pas pourquoi j’intervins à ce moment, je crois que j’avais un peu peur
que Christian ne se venge sur moi :
"Non
monsieur, Christian n’a pas copié !"
Je
voyais bien que le professeur ne me croyait pas, mais j’insistais :
"Nous
avons révisé ensemble ! Vous aviez demandé que je l’aide… C’est ce que
j’ai fait !"
Je
devais être rouge d’oser mentir à ce point, le professeur regarda mon voisin
dans les yeux, comme pour y trouver la vérité. Christian me regarda longuement
avec un air surpris, puis confirma mon mensonge avec empressement. Le
professeur accepta finalement de lui laisser sa bonne note.
Pendant
plusieurs jours, je crus que j’avais fait une énorme bêtise en mentant ainsi au
professeur de maths. Christian ne me montra à aucun moment une quelconque
reconnaissance…
Jusqu’à
ce jour où, une fois de plus, j’étais la cible des quolibets de mes camarades. Jérôme,
la terreur de la cour de récréation, m’avait pris mes lunettes et les tenait en
l’air. J’essayais de les récupérer, tandis que Jérôme me repoussait d’une main.
Mes efforts désespérés faisaient beaucoup rire la dizaine de garçons qui nous
entouraient. Soudain, les rires cessèrent quand une voix forte se fit
entendre :
"C’est
un peu trop facile de s’attaquer à un petit ! Tu devrais plutôt te mesurer
à moi !"
C’était
Christian qui venait à ma rescousse. D’une main, il saisit le bras qui tenait
mes lunettes et le tordit. Jérôme hurla de douleur et tomba à genoux. Un de ses
amis essaya d’intervenir, mais Christian le repoussa si fort de sa seule main
libre qu’il tomba sur les fesses. Puis, il prit les lunettes pour me les
rendre, sans lâcher sa prise sur le bras de Jérôme. Après un instant pendant
lequel on n’entendait plus que les gémissements de douleur de Jérôme, Christian
annonça calmement :
"Le
prochain qui s’attaquera à Pierre aura affaire à moi !"
Puis,
se baissant à la hauteur du visage de Jérôme, il ajouta :
"Est-ce
que c’est bien clair ?"
Le
visage déformé par la douleur, Jérôme promit de me laisser tranquille. Sans un
mot de plus, Christian s’éloigna. D’abord un instant très surpris, je me mis à
courir pour le rejoindre.
"Christian,
je ne sais pas ce que je peux faire pour te remercier…"
"Moi,
je sais… L’autre jour, tu as menti au prof en disant qu’on avait bossé
ensemble…"
"Euh,
oui ?"
"Je
crois que c’est ce qu’on devrait faire : bosser ensemble… Tu es plutôt
doué… Et moi, je ne peux pas me permettre un nouveau redoublement !"
"Oh,
tu as redoublé ?"
"Ouais,
déjà deux fois !"
C’est
ainsi que notre amitié débuta.
………………………